En ce début d’après-midi du 11 mars 2011, tandis que le soleil fait peu à peu place à un ciel couvert, les habitants de la préfecture de Fukushima s’affairent à leurs occupations habituelles. Bien que cette période de l’année soit un peu charnière avec l’atmosphère festive qui règne à l’approche des cérémonies de remise des diplômes, la journée s’annonce plutôt ordinaire lorsque, à 14 h 46, la terre se met à trembler. Un phénomène courant auquel les Japonais sont bien préparés mais, très vite, les secousses prennent une ampleur inédite, plongeant la vie des habitants dans le chaos. La brutalité du séisme précipite au sol le mobilier et son contenu, interrompt la circulation, disloque le réseau électrique, rompt les canalisations… Quand vient la nuit, beaucoup se retrouvent privés d’eau et d’électricité, donc sans éclairage, ni chauffage, ni téléphone, ni télévision, tandis que de violentes répliques continuent d’ébranler les habitations. En raison du manque de moyens d’information disponibles, la plupart des habitants de la préfecture n’ont aucune vision d’ensemble de la situation. Ils ignorent ainsi ce qui s’est passé sur la zone côtière : le déferlement d’un tsunami balayant toute trace de vie sur son passage et noyant les moyens de secours destinés à refroidir les réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi. Ils apprendront plus tard que trois des réacteurs nucléaires sont détruits, occasionnant une pollution radioactive majeure.

Quatre ans après le pire enchaînement de désastres naturels et technologiques qu’ait connu le Japon, les traces en sont encore visibles le long de la côte, ravagée par le tsunami, et dans la zone interdite, vidée de ses habitants. Un paysage de maisons, d’animaux, d’objets personnels et d’infrastructures à l’abandon y crée une atmosphère fantomatique, glaçante, tandis qu’à l’extérieur de la zone la vie semble suivre un cours presque normal. Ici, une station de mesure indique en temps réel, et en microsieverts par heure, le débit de dose de l’air ambiant. Ailleurs, une équipe de décontamination s’affaire à peler la couche superficielle du sol, remplissant de grands sacs transportés ensuite vers un entreposage temporaire, en attente de leur prise en charge… La vie habituelle ? Pas exactement !

Même si cela peut passer inaperçu au premier abord, mille et un problèmes restent à régler, à commencer par le traumatisme d’habitants aux prises, depuis plus de quatre années, avec des difficultés de tous les instants pour retrouver la maîtrise de leur vie. Des habitants qui, pour certains, vivent encore loin de chez eux, souvent dans des logements temporaires, et dépendent pour leur subsistance de l’aide versée par l’État aux personnes évacuées. Si le tsunami a coûté la vie à près de 16 000 personnes en quelques instants, les retombées de l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi continuent, presque cinq ans après, à être perçues comme une menace pour la santé et comme un obstacle sur la voie du retour à une vie normale.

Près de trente ans après Tchernobyl, la tragédie de Fukushima montre clairement à tous ceux en charge de la radioprotection à quel point il importe de prendre en compte l’ensemble des aspects d’un accident radiologique, au-delà des aspects sanitaires, car la vie n’est pas qu’une question de santé. Ce changement de paradigme résume à lui seul l’expérience acquise au fil de quatre années d’échanges fructueux – en particulier dans le cadre de l’Initiative de Dialogue à Fukushima – entre des experts en radioprotection et une communauté de résidents de la préfecture de Fukushima désireux, plus que tout, de retrouver la maîtrise de leur vie.

Trois chocs coup sur coup

Du 11 au 16 mars 2011, les habitants de la préfecture de Fukushima ont subi d’affilée un séisme d’une rare intensité, un raz de marée dévastateur et, fait sans précédent, la fusion du cœur de trois réacteurs nucléaires. Une situation que personne n’avait anticipée, plongeant chacun dans le désarroi et un profond traumatisme.

D’une magnitude 9, le séisme de la côte Pacifique du Tohoku au nord de Tokyo, qui s’est déclenché à 14 h 46 (heure locale) le 11 mars 2011, constitue le séisme le plus puissant jamais enregistré au Japon. Le tsunami qu’il a entraîné a inondé plus de 500 km2, faisant près de 16 000 victimes, et a noyé les générateurs Diesel de la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi.

La fusion du combustible surchauffé dans le cœur de trois réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi s’est traduite, entre le 12 et le 31 mars 2011, par un relâchement de radioactivité dans l’atmosphère estimé à 520 000 terabecquerels (TBq).

Sources: irsn / meteofrance

Les premiers jours suivant l’accident se révélèrent particulièrement éprouvants, tant en raison des coupures de courant et d’eau que des conditions hivernales, suscitant chez de nombreux habitants un véritable sentiment d’abandon. La plupart d’entre eux étaient en effet comme assignés à résidence, faute de carburant ou de transports publics pour circuler.

De l’hébétude à la colère

Pour beaucoup de personnes, le traumatisme initial s’est mué en désespoir au fur et à mesure que s’affirmait dans leur esprit le sentiment d’une perte totale de maîtrise de leur quotidien. Aucune échappatoire, pas la moindre idée quant à la conduite à tenir, une complète incapacité à agir par soi-même, à décider, fût-ce pour les choses les plus banales de la vie courante : sortir, rentrer chez soi, ouvrir les fenêtres pour aérer la maison, boire, manger, envoyer les enfants à l’école… Où prenait-on un risque ? Où n’en prenait-on pas ? Avec le temps, le chez-soi familier s’est transformé en une Bastille assiégée par un ennemi invisible : la radioactivité.

Les jours passant, en l’absence d’aide de la part des pouvoirs publics, le désespoir a fait place au doute quant à leur capacité à gérer l’urgence et, en fin de compte, à la colère.

À un jet de pierre des villes animées de Date ou de Fukushima, la bande côtière de Tomioka, Namie, Futaba ou Ookuma, autrefois si vivante, s’est muée en un paysage dévasté, ponctué ici et là de bâtiments en ruines dont les murs éventrés laissent paraître les restes poignants de vies brisées : vêtements, livres, literie, jouets, ustensiles de cuisine, téléviseurs, appareils photo, mobilier… autrefois témoins des joies et des peines de la famille et désormais réduits à l’état de déchets jonchant le sol dans un indescriptible chaos, livrés à la moisissure d’un muet désespoir.

Pendant ce temps, la couverture médiatique de la catastrophe s’est focalisée sur la situation à la centrale nucléaire : l’impossibilité de refroidir le cœur des réacteurs, l’explosion spectaculaire de trois d’entre eux, les rejets radioactifs, l’extension des zones d’exclusion, l’évacuation de ceux résidant à l’intérieur de celles-ci… Mais quid de la souffrance de ceux qui allaient devoir vivre sur un territoire contaminé par la radioactivité, sans y être le moins du monde préparés ? On a autant glosé sur la « population » prise comme une entité statistique qu’on a passé sous silence toute l’anxiété des « personnes » qui venaient de perdre leur liberté.

  • dans un rayon de 3 km le 11 mars 2011,
  • dans un rayon de 10 à 20 km le lendemain.

Le 15 mars, le gouvernement a ordonné aux personnes résidant dans un rayon de 20 à 30 km de rester confinées chez elles. Au bout de dix jours, cet ordre a été levé et le gouvernement a encouragé les personnes qui ne seraient pas en mesure d’évacuer rapidement la zone en cas de nouvelle urgence à la quitter dès que possible.

(Sources : Agence japonaise à la reconstruction / www.reconstruction.go.jp – Service nucléaire de l’ambassade de France à Tokyo.)

Évolution
des zones
d’évacuation
consécutives
à l’accident
de Fukushima

Retrouver à tout prix la maîtrise de sa vie : une aspiration de chaque instant

Si tout le monde était inquiet de se trouver exposé à la contamination radioactive, personne n’osait en parler, pas plus entre soi qu’avec les voisins. D’ailleurs, comment aurait-il pu en être autrement, compte tenu du manque total de connaissances de chacun à propos de la radioactivité et des moyens de s’en protéger ? Beaucoup d’habitants des villages se résignèrent à rester calfeutrés chez eux, dans le vague espoir d’une aide extérieure. Mais certains résolurent au bout d’un moment de partir à la recherche de connaissances et de conseils, conscients que c’était là le moyen de retrouver la maîtrise de leur vie quotidienne et, un jour peut-être, une vie « normale ». Leur engagement, leur capacité de rebond et leur quête d’autonomie sont au cœur de ce récit.

Les leçons de Tchernobyl Cliquez pour en savoir plus

Une approche revisitée de la radioprotection

Jeune femme de 34 ans à l’époque de l’accident, Ryoko Ando, résidant à proximité d’Iwaki, ville limitrophe de la zone d’exclusion, est de ceux qui décideront d’agir dès la première heure. Bien incapable d’évaluer le risque lié au fait de demeurer dans son village, elle commence à chercher sur Internet des informations pour essayer de mieux comprendre la situation au plan radiologique et à twitter. Par le biais des réseaux sociaux, Mme Ando entre en contact avec des particuliers de la préfecture et de tout le Japon qui, se sentant concernés par la situation à Fukushima, se montrent prêts à l’aider.

Au hasard de ses recherches sur le Web, elle découvre un rapport de la Commission internationale de protection radiologique – la Publication 111 de la CIPR – qui la conduit indirectement aux expériences biélorusse et norvégienne consécutives à l’accident de Tchernobyl, expériences qui ont inspiré la Publication. Peut-être, se dit-elle, y a-t-il là des choses à apprendre de l’expérience de gens qui se sont trouvés confrontés aux conséquences d’un accident nucléaire majeur ayant provoqué des rejets radioactifs massifs ?

D’emblée, elle réalise la portée de cette approche novatrice pour la population de Fukushima et l’intérêt de la porter à la connaissance d’un public plus large. Entre autres points, la Publication 111 de la CIPR met l’accent sur le rôle clé de la mesure afin d’évaluer les risques radiologiques associés à tous les aspects de la vie quotidienne et du débat autour des résultats avec d’autres citoyens « mesureurs ». Il s’agit là d’une étape essentielle dans l’autonomisation des personnes et, à terme, le rétablissement de la situation.

D’ETHOS en Biélorussie à ETHOS à Fukushima’

 

Le projet pilote ETHOS , financé par la Commission européenne à la fin des années 1990, visait à promouvoir une approche globale de la réhabilitation des conditions de vie dans les territoires contaminés de Biélorussie à la suite de l’accident de Tchernobyl.
Un élément retient particulièrement l’attention de Mme Ando dans ETHOS : c’est la forte implication des habitants dans le processus de réhabilitation visant à créer les conditions favorables à la restauration de leur qualité de vie au quotidien, dans tous les aspects touchés, voire menacés, par la contamination. Étant donné la confusion qui régnait dans les territoires contaminés de Fukushima, elle entrevoit toute la portée de cette approche pour les communautés de la préfecture.
Cela lui donne l’idée de lancer un projet collaboratif : la création d’un blog appelé ‘ETHOS à Fukushima’ . Celui-ci devient le point de ralliement de ceux qui cherchent des informations afin de mieux comprendre la situation dans les territoires contaminés. Avec le temps, le contenu du blog s’enrichit pour couvrir l’ensemble des initiatives locales et des conclusions partagées lors de chaque réunion de l’Initiative de Dialogue à Fukushima à laquelle participe fidèlement « ETHOS à Fukushima », à partir de la deuxième. Il se fait également l’écho des visites en Biélorussie et en Norvège, destinées à partager l’expérience des agriculteurs et éleveurs de rennes locaux, rencontrés lors d’une de ces réunions. Aujourd’hui, il réunit tout un ensemble de sources écrites et audiovisuelles qui en font une base d’informations sans équivalent en matière de conditions de vie à Fukushima après l’accident de la centrale nucléaire.
Sur la page d’accueil du blog, Ryoko Ando en résume l’esprit : « Ce dont il s’agit, c’est la vie à Fukushima après la catastrophe nucléaire. Mais au-delà, c’est notre capacité à léguer un avenir meilleur, car c’est merveilleux de vivre ici. En mesurant, en apprenant, en pensant par nous-mêmes, en trouvant un langage commun entre vous et moi, nous avançons pas à pas à Iwaki. »

Internet, un outil inégalable pour se contacter et s’unir

La rapidité avec laquelle s’établissent des échanges entre les résidents de Fukushima et les experts japonais en physique nucléaire et en radioprotection est un des aspects largement positifs des nouvelles technologies de communication. Les réseaux sociaux tels que Twitter jouent ainsi un rôle majeur dans la simplification de la prise de contacts entre particuliers, quel que soit leur lieu de résidence.
Ryugo Hayano, physicien spécialiste de l’antimatière de renommée mondiale, partage son temps entre sa chaire à l’université de Tokyo et ses recherches au Laboratoire européen pour la physique des particules (CERN ), près de Genève. Profondément préoccupé par l’inquiétude des habitants de Fukushima quant à leur exposition aux rayonnements ionisants, le professeur Hayano se sert de son compte Twitter pour synthétiser et diffuser des informations concernant la situation radiologique dans la préfecture de Fukushima.

12 mars 2011, 14 h 22 : premier Tweet de Ryugo Hayano
à propos de la centrale de Fukushima.

13 mars 2011 : son graphique montrant le pic de débit de dose
enregistré après l’explosion du réacteur n°1 le 12 mars à 15 h 36.
Un tweet immédiatement partagé par 90 000 abonnés.

Le nombre de ses abonnés a bondi
de 2 500 à 150 000
en l’espace de quelques jours
et se maintient aujourd’hui autour
de 130 000.

Parmi ces habitants, se trouve le docteur Makoto Miyazaki, radiologue du CHU de Fukushima impliqué dans le déploiement d’appareils d’anthropogammamétrie dans la préfecture. Simultanément, par le biais d’échanges avec des mères soucieuses de la santé de leurs enfants, le professeur Hayano constate que l’inexistence d’un anthropogammamètre adapté aux mensurations d’un enfant constitue pour elles une source d’inquiétude, même si un tel appareil n’est que de peu d’utilité au plan sanitaire. Il décide alors d’engager le développement d’un équipement sur mesure, le BabyScan . Sa participation à la 5e réunion de l’Initiative de Dialogue à Fukushima l’amène aussi à travailler avec des lycéens de Fukushima sur la mesure et l’acquisition de connaissances en matière de rayonnements ionisants et de radioprotection. Ainsi, Internet se révèle être un outil d’une grande réactivité pour mettre en réseau les particuliers tant au Japon qu’au-delà. Grâce à la Toile, le volume des échanges quotidiens augmente rapidement entre les membres d’une nouvelle communauté virtuelle soudée autour d’un objectif commun : contribuer activement à la réhabilitation des conditions de vie après l’accident de Fukushima.

Tiraillé par un dilemme

Pour tous ceux qui habitent dans un rayon de 20 km autour de la centrale nucléaire endommagée, la question ne se pose guère : en raison d’une décision gouvernementale, ils n’ont d’autre choix que de quitter la zone pour rejoindre un habitat temporaire, situé à plus grande distance de la centrale. Près de 90 000 personnes seront concernées par cette évacuation forcée.

Revenir ou pas ?
Parmi les 2 024 401 habitants de la préfecture de Fukushima (au 1er mars 2011), environ 150 000 sont évacués à la suite du mégaséisme, du tsunami et de l’accident à la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi. Les six villes et villages ci-dessous sont situés dans les zones d’évacuation complète. Une étude menée entre août 2013 et janvier 2015 donne une indication du pourcentage des évacués ayant l’intention de retourner chez eux.

Source: Service nucléaire, ambassade de France au Japon.

Mais pour ceux qui habitent en dehors de la zone interdite, la situation est très différente : c’est à eux que revient la décision. Rester ou partir ? Comment prendre la bonne décision quand on ne dispose d’aucun moyen d’estimer si c’est sûr ou pas ? Rester signifie faire face à un ennemi intrusif, invisible et permanent, se trouver séparé de ceux – famille et voisins – qui ont fait le choix de partir. Mais cela veut dire également conserver ses points de repère, son travail, ses moyens de subsistance. Partir, c’est mettre du champ entre soi et le danger lié à la radioactivité, pouvoir avoir confiance dans ce que l’on mange, recouvrer la maîtrise de sa vie, trouver un refuge. Mais la contrepartie, c’est de devoir laisser derrière soi ses proches, ses voisins, ses amis, sa propre histoire. C’est le sentiment d’avoir abandonné ceux qui sont restés tout en apparaissant comme un étranger aux yeux de ceux qui vivent dans cette « terre d’accueil ». C’est parfois – tout simplement – de trouver où aller !

Décider pour ses enfants : un déchirement

Certains resteront, d’autres partiront. Pour tous, la décision sera un crève-cœur. Et ce d’autant plus quand les enfants sont en jeu. Mayumi Ootsuki, 39 ans à l’époque de l’accident, habite Ryozen, un coin de campagne à la périphérie de la ville de Date. Avec son mari et ses parents, elle décide de rester dans la maison familiale en compagnie de ses deux garçons, Seiya, 8 ans, élève à l’école primaire, et Shunya, 6 ans, élève à l’école maternelle.
Membre de l’association parents-enseignants locale, Mme Ootsuki s’implique beaucoup dans le fonctionnement de l’école primaire et de la maternelle, dans lesquelles elle voit l’avenir de son village : « Les gens du quartier d’Ishida, où se trouve notre école primaire, font tout pour préserver les traditions, ils attachent une grande importance à la culture, et aussi à notre petite école. On est à la campagne ici, l’école n’a pas beaucoup d’élèves… C’est pareil pour la maternelle. Nos habitudes de vie sont celles d’un hameau, d’un petit quartier, pas celles d’une ville ! », explique-t-elle.

Sanae Ito, âgée de 50 ans au moment de l’accident, habitait dans le quartier de Haramachi, à Minamisoma. Tout de suite après l’accident, elle décide de prendre la route avec sa mère et sa fille. Elle se souvient : « L’accident s’est produit le jour où ma fille a reçu son diplôme d’études du premier cycle au collège. La seule chose à laquelle j’ai pensé, c’était la protéger ! » Un éprouvant périple la conduit dans un premier temps de Minamisoma à Tokyo, puis à Kyoto où elle vit encore aujourd’hui. Mais sa fille ne partage pas son avis quant au bien-fondé de quitter la ville où elle est née et ses camarades de classe. Elle manifeste sa frustration en se disputant au quotidien avec sa mère et en refusant obstinément de travailler à l’école. Ces difficultés commencent à s’aplanir au fur et à mesure qu’elle se fait de nouveaux camarades et qu’elle développe un intérêt de plus en plus marqué pour les langues étrangères.

Retour à la maison

 

Tandis que Sanae Ito songe à rester dans sa ville d’accueil, Maiko Momma, 33 ans à l’époque de l’accident, est rentrée à Yotsukura, un quartier de la ville d’Iwaki. Située à tout juste 300 m de la côte, sa maison a été fort heureusement épargnée par le tsunami. Mais les images du déchaînement de l’océan envahissant la campagne, tandis qu’elle et ses enfants couraient se réfugier sur un point haut, resteront à jamais gravées dans sa mémoire comme une vision d’horreur. Mère d’une fille de 11 mois et d’un garçon de deux ans à l’époque, Mme Momma décide d’évacuer Yotsukura avec ses enfants, laissant derrière elle son mari, qu’un départ eût contraint à renoncer à son activité de gérant d’une pharmacie et à licencier ses employés.

Guidée par le devoir de protéger ses enfants, elle se dirige vers Koriyama, distant d’une soixantaine de kilomètres, où elle s’installe un mois chez les parents de son mari. Pressée par ses propres parents de laisser plus de champ entre elle et les réacteurs endommagés, elle part pour Sendai, où elle est née. Cette ville de la préfecture Miyagi située à quelque 110 km de Koriyama lui est familière, car ses parents et sa sœur cadette y vivent.
La vie aurait pu y être presque normale, si Monsieur Momma y avait accompagné sa femme et ses enfants. Leur séparation devient de plus en plus pesante, car ils ne peuvent pas se voir aussi souvent qu’ils le souhaiteraient – loin de là ! – en raison des trois à quatre heures de détour entre Minamisoma et Iwaki dû à l’accident de la centrale. « Au printemps 2013, j’ai entendu dire par une connaissance qu’on pouvait obtenir des autorisations permettant de se rendre directement de Minamisoma à Iwaki par la nationale 6, se souvient Maiko Momma. Alors je me suis dit que si les choses avaient évolué à ce point, pourquoi ne pas retourner à la maison ? C’est comme ça que je me suis décidée à y revenir au mois d’août. »

D’un dialogue de sourds…

Dans un pays habitué à planifier jusqu’au moindre détail chaque aspect de la vie quotidienne, minutieusement, il n’y a pour ainsi dire pas de place pour l’imprévu. Et quand ce dernier survient malgré tout, les « planificateurs » sont désemparés. Les suites de l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi constituent l’exemple même d’autorités publiques dépassées par la complexité et la simultanéité des défis engendrés par la catastrophe.
Or, pour le citoyen japonais, habitué à des produits exempts du moindre défaut et à un service irréprochable, de tels manquements et une telle incapacité à faire face à l’urgence se sont mués jour après jour en un sentiment de suspicion généralisée et de profonde incompréhension à l’égard des pouvoirs publics et de leurs experts. Le ressentiment des citoyens envers ceux qui sont censés apporter aide et conseil et échouent à le faire est attisé par le sentiment d’impuissance de personnes que rien n’avait préparées à affronter, du jour au lendemain, une dimension totalement nouvelle de l’existence : devoir se protéger de la radioactivité.
Dans une telle situation, toute tentative de discussion entre autorités, experts et citoyens ne pouvait que tourner au dialogue de sourds.

… à un dialogue pour aller de l’avant

Expert en radioprotection, Junichiro Tada décide de s’installer à Fukushima pour y donner son temps et son expérience. Le fossé de plus en plus large et les tensions entre parties prenantes l’inquiètent. Un mélange d’angoisse inexprimée, de doute, d’incompréhension, de suspicion et de désespérance empoisonne ainsi les relations interpersonnelles, entravant l’action de ceux qui sont disposés à apporter leur aide.

À l’automne 2011, il fait part de ses inquiétudes à Ohtsura Niwa, un membre japonais de la CIPR, ainsi qu’à Jacques Lochard, son vice-président. Ce dernier a acquis une grande expérience du dialogue entre les parties prenantes en Biélorussie dans le cadre du projet ETHOS, auquel il a participé. Il préconise alors une méthode qui a fait ses preuves : asseoir toutes les parties prenantes autour d’une table afin que tout le monde puisse entendre ce que chacun a à dire, jusqu’à ce que le non-dit s’exprime, relâchant ainsi les tensions et facilitant la compréhension mutuelle.

Quand la glace se rompt

Quelques semaines après cette conversation se tient, à Fukushima, la première réunion de l’Initiative de Dialogue pour la réhabilitation des conditions de vie après l’accident de Fukushima avec pour thème : « Les enseignements de Tchernobyl et les recommandations de la CIPR ». Elle est organisée sous l’égide de la CIPR avec le soutien de l’AEN , de l’ASN , de l’IRSN et de la NRPA . Pendant quatre années, des experts de ces organismes participent activement à ce premier séminaire, puis aux onze suivants.

 

L’ambiance cette première réunion est tendue, pesante. La colère et les larmes finissent souvent par éclater dans la salle où se tient le Dialogue, les 26 et 27 novembre 2011. Soudain, ce sont huit mois d’angoisse et de frustration qui trouvent leur exutoire. L’exercice se révèle particulièrement difficile pour les experts, dont on attend autre chose qu’un savoir dispensé ex-cathedra. Lentement mais sûrement, Dialogue après Dialogue – il s’en tiendra onze entre novembre 2011 et septembre 2015 –, ils apprennent à écouter des gens dans la détresse et font de leur mieux pour utiliser leurs connaissances et leur expérience afin de répondre aux préoccupations des participants. Ainsi le processus habituel se trouve-t-il complètement inversé. Une évolution radicale que Jean-Christophe Gariel, directeur de l’environnement à l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), décrira plus tard comme un « changement de lunettes », alors qu’il participe à la 5e réunion de l’Initiative de Dialogue à Fukushima, qui se tient au mois de mars 2013 dans la ville de Date.

Avec le temps s’installe ainsi une atmosphère de compréhension mutuelle, chacun autour de la table se sentant habilité à s’exprimer, capable de partager sa propre expérience et de tirer parti de l’apport des autres participants. Autour de la table, on ne trouve plus désormais d’un côté les sachants et de l’autre les profanes, mais des participants sur un pied d’égalité, animés par la volonté commune de contribuer au rétablissement des conditions de vie des habitants de Fukushima et de redorer l’image ternie de leur région bien-aimée.

Les six principes
de l’Initiative de Dialogue à Fukushima

  1. Des participants invités
  2. Des observateurs locaux et internationaux (l’auditoire)
  3. Des membres de la CIPR comme facilitateurs
  4. L’utilisation d’un langage commun
  5. L’utilisation de techniques de dialogue :
    • 1re étape : à tour de rôle, les parties prenantes s’expriment pendant 5 minutes chacune. Il n’est pas permis de s’interrompre.
    • 2e étape: après avoir écouté les différents points de vue, chaque partie prenante s’exprime de nouveau pendant 3 minutes. L’objectif est de donner à chacun la possibilité d’approfondir sa réflexion ou d’évoluer dans ses positions à la lumière des propos des autres.
    • 3e étape: les principaux enseignements sont synthétisés par un rapporteur avant l’engagement d’une discussion générale.
  6. Toutes les réunions de l’Initiative de Dialogue à Fukushima sont ouvertes aux média.

PARTIE 2

Construire
un nouveau mode de vie
à Fukushima