De nouveaux repères

Une nouvelle façon de choisir son alimentation, d’élever ses enfants, de produire et de vendre, de profiter de la culture… Vivre sur un territoire contaminé par des retombées radioactives ne signifie pas plus dire adieu à la vie que nier la réalité de l’accident en cherchant à revenir à la situation d’avant. Cela signifie plutôt trouver de nouvelles voies pour recouvrer la maîtrise de sa vie quotidienne, pour prendre et partager des décisions apaisées. Y parvenir est sans l’ombre d’un doute un véritable défi, mais le vécu de celles et ceux qui ont pris part aux réunions de l’Initiative de Dialogue sur la réhabilitation des conditions de vie après l’accident de Fukushima montre qu’un chemin existe.
Et le point de départ en est la mesure.

Un changement de cap

Ni la vue, ni l’odorat, ni le toucher n’en trahissent la présence, et pourtant c’est bien là ! Jour et nuit, partout, dedans comme dehors, prenant le contrôle de votre vie et vous dictant les règles d’un jeu que vous avez nulle envie de jouer, mais auquel vous ne pouvez vous soustraire. Comment s’attaquer à cet ennemi insidieux, sans visage ? Comment apprivoiser cette force invisible, la soumettre ? En commençant par lui donner un visage. Et c’est chose possible en effectuant des mesures sur tout, partout.
Mesurer n’est pas seulement une possibilité, c’est une absolue nécessité, le point de départ pour évaluer la situation, passer de la perception à la réalité, rendre tangible la radioactivité. La mesure permet d’identifier les sources d’exposition et de commencer à gérer la situation contribuant à atténuer le désarroi. Et il n’est d’autre choix que d’effectuer soi-même les mesures, individuellement, car il n’existe pas de « personne type ». Mesurer permet de se constituer jour après jour une base de données personnelle, de constater les variations de niveaux de radioactivité et de discuter des résultats avec des parents, des voisins, des experts… rétablissant ainsi le dialogue au sein de la communauté.

« La radioactivité est invisible,
mais nous pouvons la rendre visible
en la mesurant et en parlant ensemble. »
— Ryoko Ando

Pourquoi et comment mesurer

Jour après jour, noter les résultats de mesure devient, pour les gens motivés, un acte aussi habituel que de vérifier la date limite de consommation sur les emballages alimentaires. Du plus jeune au plus âgé, de la cuisine à la chambre à coucher, du riz au poisson, tout doit être mesuré : montagnes, champs, jardins, routes, parcs de stationnement, bâtiments, cours d’écoles, jardins d’enfants, eau du robinet, repas… C’est ainsi que les habitants de Fukushima se familiarisent progressivement avec les techniques et appareils de mesure.

Apprendre à mesurer
la radioactivité
dans son environnement
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Les habitants utilisent deux types de capteurs pour mesurer le débit de dose dans l’air, exprimé en microsieverts par heure. Les appareils portables sont ainsi utilisés pour détecter la radioactivité dans l’environnement proche (maison, jardin, cour d’école, chemin forestier…). Parallèlement s’engage le déploiement, à travers la préfecture de Fukushima, d’un vaste réseau de stations de mesure fixes destinées à indiquer le débit de dose dans l’atmosphère.

Un vaste réseau de stations de mesure fixes indiquant le niveau de radioactivité dans l’environnement fait aujourd’hui partie intégrante du paysage de nombreuses zones urbaines et rurales de la préfecture de Fukushima, comme à Fukushima, Date, IItate, Tamura, etc.

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Apprendre
à mesurer
sa propre exposition

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L’exposition externe à la radioactivité peut se mesurer à l’aide d’un dosimètre individuel classique de type glass badge, porté toute la journée pendant quelques mois afin de calculer l’exposition cumulée. À titre d’exemple, c’est le type d’appareil que la mairie de Date a distribué aux habitants de la ville.
On peut également mesurer la radioactivité en portant un dosimètre électronique appelé D-Shuttle, qui enregistre l’exposition aussi bien cumulée qu’horaire. Quasiment chaque famille à Suetsugi possède un D-Shuttle, qui permet de voir où et quand on est exposé aux rayonnements ionisants.

Conçu pour mesurer l’exposition individuelle au rayonnement gamma, le dosimètre D-Shuttle est équipé d’une batterie d’une durée de un an. Il permet une lecture facile de la dose totale intégrée et permet l’édition de rapports.

En associant les doses indiquées tout au long de la journée avec ses activités, ce type de graphique permet à celui qui porte un D-Shuttle d’adapter ses activités pour gérer son exposition.

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Apprendre
à mesurer
sa contamination interne

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On peut mesurer la radioactivité absorbée en respirant et en ingérant des aliments et des boissons grâce à un appareil appelé anthroporadiomètre. Ce type d’équipement a été déployé en nombre dans la préfecture de Fukushima, permettant de mesurer au total 270 000 adultes entre 2011 et 2015.

Ryugo Hayano,
Professeur, département de physique, université de Tokyo

La mesure des enfants était-elle une réelle nécessité ? Du point de vue de la radioprotection proprement dite, je ne le pense pas. Mais beaucoup de mères de famille m’avaient confié qu’elles voudraient que l’on contrôle leurs enfants. Or, comme il n’existait pas d’appareil adapté, nous avons engagé en 2012 le développement d’un dispositif sur mesure d’anthroporadiométrie pour les enfants.”

Babyscan
La vocation initiale des anthroporadiomètres est de mesurer la contamination des personnes travaillant dans les installations nucléaires, donc des personnes d’âge adulte. Ils ont été utilisés pour mesurer la contamination des habitants de Fukushima. Mais les familles expriment régulièrement leur inquiétude quant à la contamination possible des plus jeunes. Alerté par des parents inquiets, le professeur Ryugo Hayano s’est adjoint la collaboration de Shunji Yamanaka, ingénieur designer dans l’industrie, pour concevoir et développer le Babyscan, premier anthroporadiomètre adapté à la mesure précise de l’exposition interne des bébés et jeunes enfants. Cet appareil conçu tout spécialement pour eux est capable de détecter des niveaux de contamination particulièrement bas. Trois appareils de ce type sont aujourd’hui en service dans la préfecture de Fukushima. Parmi les quelque 2 700 bébés et jeunes enfants contrôlés jusqu’en 2015, aucun ne présentait d’exposition détectable.

50
becquerels de potassium 40 naturellement présent dans le corps humain ou de césium 137 ingéré, telle est la limite de détection de Babyscan. Un seuil particulièrement bas comparé aux 250 becquerels par personne des anthroporadiomètres pour adultes.

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Apprendre
à mesurer sa nourriture

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Des dispositifs simples d’utilisation sont disponibles dans certaines communautés de Fukushima afin de mesurer des échantillons de nourriture tels que les fruits, les légumes et la viande, permettant ainsi aux habitants de mesurer les produits de leur jardin, des légumes sauvages de la montagne, etc.

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De la collecte des données au dialogue citoyen-expert

Mesurer est une chose, interpréter les résultats en est une autre. Outre l’apprentissage du maniement des équipements de mesure, les habitants doivent acquérir une connaissance minimale des unités de mesure, de la notion de seuil de détection et des mécanismes de transfert de la radioactivité dans l’environnement. En effet, les résultats de mesure sont à interpréter avec précaution, d’abord parce qu’ils dépendent du contexte et ensuite parce qu’il n’existe pas de claire démarcation entre ce qui est sûr et ce qui est dangereux. Cependant, le développement d’une culture de radioprotection, s’il permet à chacun de savoir où, quand et comment il a été exposé et d’agir de manière à maîtriser au mieux son exposition, n’est pas juste une affaire d’acquisition de connaissances. Cela suppose en effet de mettre dans la balance des considérations de mode de vie afin de prendre des décisions raisonnables en matière d’exposition quotidienne et de retrouver la maîtrise de son destin.
Ainsi, répondre à une question aussi simple à formuler que « mais que dois-je faire pour me protéger et protéger ma famille ? » exige de la réflexion et parfois de bons conseils. C’est pourquoi le fait de discuter entre habitants – en famille, avec les voisins, etc. – avec l’aide d’experts fait partie intégrante du processus. Par-delà les résultats qu’elles fournissent, la mesure anthroporadiométrique et celle des produits alimentaires sont autant d’occasion de dialoguer entre soi, d’écouter les inquiétudes exprimées, de conseiller les parents à propos de la santé de leurs enfants, etc.
C’est ainsi que des praticiens comme Makoto Miyazaki, radiologue au CHU de Fukushima, et Masaharu Tsubokura, médecin à l’hôpital de Minamisoma, profitent des rendez-vous pris pour les mesures anthroporadiométriques pour discuter des résultats avec les habitants

Ce graphique permet de visualiser l’exposition aux rayonnements ionisants de toute une communauté.

Avec l’aide de Ryoko Ando, Makoto Miyazaki, radiologue au CHU de Fukushima, a conçu des représentations graphiques très pédagogiques afin de permettre aux membres d’une même communauté de discuter commodément de leur exposition radiologique. Sur ce graphique, chacune des courbes de différentes couleurs représente le profil radiologique d’une personne.

Une liberté retrouvée

L’expérience de ceux qui effectuent des mesures montre que les niveaux de radioactivité qu’ils constatent sont souvent inférieurs à ceux qu’ils avaient anticipés, à leur grand soulagement. Bien que les résultats de mesure ne parviennent à éliminer complètement le doute et l’inquiétude, ils aident à les atténuer. Ils ne feront pas oublier aux personnes l’accident de la centrale nucléaire, mais ils vont les aider à tourner leur regard à nouveau vers l’avenir en leur permettant de faire la part des bons et des mauvais produits au plan radiologique, indépendamment des instructions binaires des autorités, comme : « En dessous de tel niveau, vous pouvez, au-dessus, vous ne pouvez pas. » Parmi ceux qui effectuent des mesures, certains ont atteint un stade où ils peuvent dire : à quoi bon s’inquiéter de consommer un produit au-dessus de la limite prescrite, si c’est seulement deux ou trois fois par an ?
Entre autres choses, la mesure de la radioactivité permet aux anciens de se faire plaisir en choisissant les légumes sauvages de la montagne – leurs chers sansai – les moins contaminés. Elle favorise la discussion autour des comparaisons, la création de nouveaux liens ainsi qu’une manière positive et altruiste de retrouver une liberté de choix en matière de protection individuelle au quotidien.

Moissons amères

Dans un pays où l’agriculture est élevée au rang d’un art, où un soin inégalé est apporté à la croissance, la sélection, le conditionnement, l’expédition et la vente des fruits et légumes, être cultivateur dans ce qui est peut-être la région la plus renommée pour la qualité de ses produits agricoles constitue un engagement de chaque instant tout autant qu’une source de fierté séculaire.
Hisao Tsuboi (60 ans au moment de l’accident), est cultivateur à Miyakoji, une zone évacuée de la ville de Tamura. Il raconte cet engagement avec une pointe de nostalgie : « À l’époque, je cultivais le riz sur une parcelle d’environ quatre hectares, je cultivais aussi des légumes et travaillais à temps partiel chez un éleveur du coin. J’ai toujours fait attention à utiliser le moins possible de produits chimiques pour mes légumes. J’expédiais par la poste mes légumes à Tokyo et dans la région du Kanto. J’étais en contact régulier avec une trentaine de clients… Voilà, c’est comme ça que je vivais.»
Pour des cultivateurs et des éleveurs de Fukushima comme M. Tsuboi, qui ont consacré leur vie à perfectionner leur savoir-faire, la contamination radioactive qui s’est insinuée, à la suite de l’accident de la centrale nucléaire, dans le moindre recoin de leurs rizières, de leurs vergers et a contaminé leur bétail n’est pas simplement un coup dur pour les affaires, c’est un sacrilège, la vision insupportable d’une terre ancestrale soudainement souillée, pervertie, impure. L’embargo sur les produits agricoles de la préfecture de Fukushima n’a fait qu’ajouter un profond sentiment de honte qui a conduit nombre de cultivateurs à délaisser leurs exploitations. Toutefois, un certain nombre décidera de rester ou de revenir pour se battre.

Remonter la pente

… Muneo Kanno (60 ans au moment de l’accident), fait partie de ceux qui décident de se battre. Lui aussi a vécu comme un traumatisme les premiers temps après l’accident. Il lui a fallu abandonner ses rizières et ses cultures maraîchères, abattre des troupeaux entiers de bêtes contaminées… Un scénario d’apocalypse.
« Iitate, mon village, est situé entre 30 et 50 km de la centrale nucléaire, et les vents soufflent souvent de par là-bas. Il a été déclaré zone d’évacuation obligatoire un mois après l’accident, alors j’ai été contraint de partir. Juste après l’accident, on enregistrait des débits de doses atteignant les 44 microsieverts/heure. On nous disait de ne pas sortir, mais on ne pouvait pas faire autrement d’éviter le contact avec le sol. Mars est la période de l’année où l’on commence la plupart des activités agricoles », se souvient-il.
Perdre le produit d’années d’efforts et devoir tout recommencer, cela fait beaucoup. Après une courte période d’hésitation, M. Kanno décide de reprendre l’exploitation, en repartant presque de zéro. Prenant le taureau par les cornes, il s’attaque, avec l’aide de l’association « Resurrection of Fukushima » ONG , à la décontamination de sa terre, préalable à tout projet ultérieur. Comme il l’explique : « Pour faire renaître cet endroit, c’est indispensable de mener une décontamination à grand échelle. C’est pour cela que j’ai commencé à décontaminer les abords de ma maison l’année dernière. Cette année, je décontamine ma terre et je pense y consacrer deux ans, en comptant la décontamination de liaisons essentielles, comme la route qui dessert ma ferme. »

“Il va de soi que les légumes que nous cultivons
doivent être sains.
Mais en plus, il faut que ce soit un délice.”

Présentation, à la 7e réunion de l’Initiative de Dialogue à Fukushima, de produits biologiques locaux

En plus de la décontamination, les cultivateurs de Fukushima mènent, avec l’aide de scientifiques tels que Keisuke Nemoto ou Masaru Mizoguchi, l’un et l’autre professeurs à l’université de Tokyo, des expérimentations inédites visant à réduire significativement le transfert du césium au riz. Mois après mois, leurs efforts obstinés commencent à porter leurs fruits. La qualité radiologique du riz et des légumes cultivés dans un environnement assaini s’améliore de manière sensible, atteignant des valeurs bien en dessous de la limite des 100 becquerels par kilo fixée par le gouvernement.

Quand les consommateurs se mobilisent

Inquiets des risques liés à la consommation de produits contaminés, la plupart des consommateurs à travers le Japon éliminent tout simplement de leur alimentation les produits originaires de Fukushima. Mais certains d’entre eux se donnent la peine d’acquérir les notions nécessaires à une prise de décision éclairée, sans préjugé.
Shima Yamamoto en fait partie. Âgée de 36 ans au moment de l’accident et mère de trois enfants, elle vit à Yokohama. Désireuse de trouver des réponses aux questions qu’elle se pose sur l’alimentation, elle monte un petit groupe d’étude sur la radioactivité où elle acquiert des notions de base sur les types de rayonnements, les radioéléments, la décroissance radioactive, la notion d’exposition, de contamination, d’effets sur la santé… Lentement mais sûrement, avec l’aide de scientifiques, elle développe une capacité à faire la différence entre ce qui est sûr et ce qui ne l’est pas dans les différents aspects de la vie quotidienne, à commencer par la cuisine. Elle met à l’épreuve les idées reçues de son mari et de sa famille, en cuisinant par exemple des champignons, et leur assure que tout ce qu’elle leur donne à manger se situe très au-dessous des normes radiologiques recommandées… tout en étant au top pour ce qui est du goût !
Avec Tazuko Arai, une autre consommatrice de Tokyo, Shima Yamamoto est contactée par Twitter afin de participer à la 3e réunion de l’Initiative de Dialogue à Fukushima, consacrée au mois de juillet 2012 à la problématique de la nourriture contaminée. Impressionnée par les efforts des cultivateurs, l’une et l’autre se mobilisent dans leur région respective pour plaider en faveur des améliorations apportées, mois après mois, par les producteurs de Fukushima à la qualité de leurs produits.

Relier producteurs et consommateurs

De leur propre initiative, ces producteurs et consommateurs bien déterminés se battent pour replacer sur le podium à la fois la qualité des produits alimentaires redevenus sains et l’image du « Made in Fukushima ». S’ingénier à mesurer systématiquement chaque sac de riz, chaque légume, n’apporte pas grand-chose, tant que le consommateur n’a pas retrouvé confiance dans le label « Made in Fukushima ». Un combat long, difficile, quotidien, mené avec l’appui d’alliés précieux, à commencer par JA Shin-Fukushima et JA Date Mirai, deux branches locales de JA, le groupe des coopératives agricoles du Japon. Animé par un esprit d’entraide, JA réunit les coopératives présentes dans chaque région du Japon, fournissant à ses membres différents services : assurance, conseil, crédit, marketing, achats et aide sociale.

Le contrôle systématique de chaque sac de riz est effectué avant expédition afin de démontrer la non-contamination du riz produit dans la préfecture de Fukushima. Cette politique vise à restaurer progressivement la confiance du consommateur dans le label « Made in Fukushima ».

Un autre allié puissant est la Coop, qui met en relation producteurs et consommateurs. Sunkichi Nonaka, qui dirige la Coop Fukushima, explique le poids de cette association de consommateurs dans le monde de la distribution. Depuis l’accident, pour venir en aide au « Made in Fukushima », l’association n’a cessé d’innover de deux manières : tout d’abord mettre des appareils de mesure à la disposition des consommateurs, en leur expliquant comment s’en servir et comment interpréter les résultats de mesure, en faisant paraître périodiquement des bulletins d’information qui montrent la diminution des niveaux de contamination enregistrés, en promouvant les produits de Fukushima en dehors de la préfecture grâce à son réseau national de points de vente, etc. La Coop Fukushima s’affirme ainsi comme un allié de poids, tant pour les producteurs que pour les consommateurs, en contribuant à restaurer l’image des aliments produits à Fukushima par une information transparente et crédible.

Un environnement protégé

Qui ne s’est jamais relevé en pleine nuit pour prendre la température de son enfant fiévreux ? Qui n’a jamais été alarmé en le voyant monter pour la première fois sur un vélo ? Partout dans le monde, tous les parents partagent une priorité : que leurs enfants grandissant dans un environnement sain et sûr (1). Pour ceux qui vivent dans une zone contaminée, ce souci devient un casse-tête proche du cauchemar, la moindre décision étant prise avec la crainte d’avoir fait le mauvais choix… Si je laisse mon fils aller à pied à l’école, est-ce que je lui fais prendre un risque ? Et ma fille, si je la laisse manger des fruits du jardin ? Est-ce que je leur fais prendre un risque sans en avoir conscience ? Comment protéger leur développement physique et mental ? Comment les faire grandir en bonne santé ? Ces décisions, prises dans un contexte d’incertitude permanente, se muent souvent en points de friction au sein de la famille, entre parents et enfants, entre parents et grands-parents, car les avis des uns et des autres divergent sur tout : l’alimentation, l’école, les jeux…
Faute d’indications claires sur les risques liés au fait de vivre dans les zones contaminées, les parents finissent par développer un sentiment de culpabilité qui les déprime petit à petit.
Rappelant cette situation, la première journée de la 9e réunion de l’Initiative de Dialogue à Fukushima s’est focalisée sur les questions des parents quant à l’avenir de leurs enfants et à leurs difficultés à trouver le bon endroit pour y faire vivre la famille. Là encore, le dilemme de savoir s’il valait mieux rester ou partir était au cœur des échanges.
Tetsuya Ishikawa, âgé de 40 ans au moment de l’accident, est le père de deux garçons, alors âgés de cinq et trois ans. Ingénieur spécialisé dans les systèmes informatiques, il vit à Date avec sa famille. Il garde un souvenir très présent des premiers mois suivant l’accident à la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi : son stress, son anxiété, l’incessant conflit intérieur qui l’écartelait entre l’envie de partir avec sa famille et le besoin de continuer à travailler pour en assurer la subsistance. M. Ishikawa perçoit très rapidement tout l’intérêt de mesurer la radioactivité pour prendre les bonnes décisions, mais les équipements correspondants ne sont pas immédiatement disponibles :« Faire de la mesure ? D’accord ! Mais à l’époque, aucun moyen de mettre la main sur un équipement adapté… J’ai dû attendre jusqu’à mai pour pouvoir en acheter un. Et c’est seulement à ce moment-là que j’ai pu connaître les véritables débits de dose à l’intérieur de notre maison et autour. » Deux mois d’incertitude interminables…

Le revers de la protection

Les choses ne sont pas toujours faciles pour les enfants, en particulier lorsqu’il s’agit de les garder confinés à la maison pour les protéger des rayonnements ionisants. Non seulement le plus souvent témoins silencieux des inquiétudes, des interrogations et des tiraillements de leurs parents et d’autres membres de la famille, les enfants doivent en outre suivre les instructions de leurs parents et de leurs professeurs qui, avec la meilleure des intentions, ont tendance à multiplier les interdictions et les contraintes, en particulier en ce qui concerne les activités de plein air. Une telle situation déstabilise la vie sociale des enfants, alors qu’ils luttent pour maintenir le lien avec leurs camarades de classe mais ne peuvent plus jouer librement dehors. Elle affecte non seulement leur autonomie et leur développement personnel, mais elle se traduit aussi par une nette diminution de leur activité physique. Cette tendance, qui existait avant l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi, se traduit par un nombre croissant d’enfants en surpoids ou obèses. Elle s’aggrave avec l’interdiction de jouer dehors, menaçant leur santé physique. Les professionnels de santé qui participent à la 9e réunion de l’Initiative de Dialogue à Fukushima soulignent ainsi toute l’importance de créer un dispositif de suivi de la santé des enfants prenant en compte tous les aspects de celle-ci, au-delà des aspects radiologiques.
Un autre effet indésirable du confinement des enfants à la maison est de finir par les faire apparaître comme des êtres en mauvaise santé, à éviter, contribuant ainsi à la discrimination de ceux qui vivent à Fukushima.« Je ne veux pas que mon enfant ait honte d’avoir grandi à Fukushima », déclare ainsi une mère de famille.

La radioprotection dès l’école

Si le développement d’une culture pratique de la radioprotection peut aider les parents à vivre leur vie, pourquoi n’en serait-il pas de même pour les enfants ? Pour les parents comme pour les enseignants, cela signifie être en mesure de transmettre des connaissances et un savoir-faire qui sont nouveaux même pour eux… Pas simple ! Surtout si l’on prend en compte l’absence de programmes officiels pédagogiques adaptés et le besoin d’un matériel plus pratique et reflétant les situations de la vie courante. À cet égard, les participants à la 9e réunion de l’Initiative de Dialogue à Fukushima affirment l’intérêt d’outils pédagogiques fondés sur une approche pratique et participative, adaptée à chaque tranche d’âge. Ils reconnaissent également que les enfants ont leur propre vision et leur propre compréhension des choses et qu’ils ont besoin de lieux où ils peuvent exprimer leurs sentiments et parler de leurs expériences.

Melles. Shoka Kanno, Aoi Ogawa et Haruka Onodera présentant les résultats de leur travail à l’occasion de la 11e réunion de l’Initiative de Dialogue à Fukushima ainsi qu’à tous leurs camarades de classe réunis dans le gymnase de l’école.

Quand la jeune génération se mobilise

Melles. Shoka Kanno (2e année), Aoi Ogawa (3e année) et Haruka Onodera (3e année), élèves du lycée de Fukushima, sont encore collégiennes lorsque se produit l’accident à la centrale nucléaire et n’ont aucune idée du risque radiologique qui en résulte ni de la façon de s’en protéger. Depuis, elles ont voulu en apprendre plus au sujet de la radioactivité, de la mesure des rayonnements ionisants, de l’interprétation des résultats, etc. dans l’optique de comparer leur propre exposition, mesurée à l’aide de leur D-Shuttle, avec celle d’autres lycéens à travers le Japon et à l’étranger. Elles bénéficient alors du soutien d’experts japonais tels que Ryugo Hayano, professeur au département de physique de l’université de Tokyo, ainsi que d’experts français.
Au mois de mars 2015, les trois jeunes filles se rendent aux Ateliers lycéens de la radioprotection – qui, chaque année, rassemblent en France des lycéens pendant une semaine – et y présentent leurs travaux. Elles participent également à la rédaction d’un article compilant les données de mesure dans différents endroits, publié dans plusieurs pays en anglais, français, japonais, polonais et russe.

Des racines aux rêves

Où que nous vivions, peu de choses sans doute nous relient aussi fortement aux autres ainsi qu’à notre passé et à notre avenir que la culture, et peu de choses expriment mieux notre esprit que les fêtes. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les hommes et les femmes restaurer d’arrache-pied des quartiers historiques ou reconstruire des lieux de culture, des musées ou des théâtres détruits par l’homme ou la nature.
L’accident de la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi, qui se traduit par l’annulation des événements culturels, à commencer par les fêtes traditionnelles, déchire le tissu social en brisant le lien entre membres de la communauté et entre générations. En l’espèce, l’annulation de la plupart des fêtes locales en 2011 rompt la transmission d’un héritage séculaire, le sentiment d’appartenance à une même communauté, donc l’identité même de celle-ci. Pour ceux qui ont déjà perdu la plupart de leurs points de repère, cette cassure est ressentie comme un véritable drame, comme le souligne Mme Amari, participante à la 10réunion de l’Initiative de Dialogue à Fukushima, qui se tient les 6 et 7 décembre 2014 dans la ville de Date, sous l’intitulé « La valeur de la tradition et de la culture à Fukushima ». « Après l’accident, déclare-t-elle, nous étions tellement obnubilés par nos problèmes de sûreté et de sécurité que nous n’étions tout simplement pas capables de parler de l’avenir. Aujourd’hui nous en parlons ! Bien sûr, nous sommes encore confrontés à un certain nombre de défis, mais en serrant les coudes, nous parvenons à vivre. Et c’est formidable de constater comment les choses évoluent, dès lors que les gens se réinvestissent dans les fêtes. »
Près de quatre ans après l’accident, la plupart des fêtes locales ont repris, contribuant à reconnecter entre elles les personnes et les générations, permettant à chacun de s’inspirer de l’héritage du passé pour mieux se projeter dans l’avenir. « Les gens aiment les fêtes, c’est pour cela qu’autant y participent. Les fêtes sont la nature profonde de la culture », note Natsumi Katahira, élève au lycée de Fukushima. Un sentiment également exprimé par Kanna Shishido, élève du même lycée, qui souligne : « L’art de la danse doit se transmettre de génération en génération, car c’est un véritable lien entre les gens. »

les grandes fêtes
de la préfecture de Fukushima

Du 23 au 25 juillet
Le Nomaoi de Sōma :
course et défi hippique entre cavaliers vêtus en samouraï.

1er weekend d’août
Fête du Fukushima Waraji : 
une sandale de paille de 12 m de long et de 2 tonnes est dédiée à un temple.

Fête d’Uneme à Kōriyama :
parade dansante

Fin septembre
Fête d’Aizu :
danse du sabre et combats suivis par une cavalcade de près de 500 personnes portant des oriflammes féodales.

Octobre
Fête de la Bataille d’Iizaka.

Du 1er octobre au 2 novembre
Exposition des figurines en chrysanthèmes de Nihonmatsu.

Du 4 au 6 octobre
Fête des Lanternes de Nihonmatsu.

2e samedi de novembre
 Fête du Feu de Taimatsu Akashi :
des porteurs de torches accompagnés de tambours montent au sommet du mont Gorozan et mettent le feu à une maquette de bois représentant un vieux château et le samouraï qui l’habitait.

Ressuscitant la tradition,
la reprise de la fête
du Nomaoi de Sôma au mois de juillet 2012
a marqué une étape importante
dans la vie culturelle
de la préfecture de Fukushima.
Cette année-là, 11 chevaux venus de la zone interdite
ont participé aux courses, aux parades et aux défis
tout au long des trois journées qu’a duré l’événement.

L’omniprésence de la culture et de la tradition
s’est manifestée pendant les réunions
de l’Initiative de Dialogue à Fukushima,
par le biais de plusieurs démonstrations
de percussions et de danses.

Restaurer la convivialité

Si les fêtes incarnent le rôle que joue la culture en tant que lien vital entre les hommes, les produits locaux tels que les sansai – légumes sauvages de la montagne qui font les délices des habitants de la campagne – contribuent également au partage de moments privilégiés avec des parents ou des voisins. Là encore, la catastrophe de mars 2011 a rompu ce lien en transformant les forêts si familières en lieux hostiles cernés par la contamination radioactive. L’introduction de la mesure des aliments apportera une évolution majeure en permettant aux habitants de ramasser et de savourer de nouveau ces légumes sauvages.

Un sens à la vie

Saxophoniste chevronné, Makoto Oomori, directeur de l’information de la chaîne TV-U Fukushima, évoque le pouvoir thérapeutique de la musique : « À la fin de 2011, je pensais qu’il n’y avait plus de vrai problème d’exposition à la radioactivité dans ma ville de Fukushima, mais je me sentais tendu, non en raison de cette exposition, mais de l’anxiété dégagée par la plupart des gens. Grâce à la musique, j’ai trouvé un moyen de surmonter cela, j’ai retrouvé une joie de vivre, une raison de vivre. » Un sentiment largement partagé par les nombreux participants à la 10réunion de l’Initiative de Dialogue à Fukushima, qui mettent en exergue le pouvoir rassembleur de la tradition et de la culture, leur capacité à reconnecter la génération actuelle à son passé et à son avenir, à être source de réconfort quand les temps se font durs et à aider les gens à reconstruire leur vie. Certains, parmi les participants, ont vécu l’exil et se rappellent leur tristesse de devoir vivre loin de leur culture, de leurs temples, des sépultures de leurs aïeux.… Au cours d’un échange de vues au sujet des conséquences économiques de l’accident, un des participants déclare : « Beaucoup de choses sont plus importantes que l’argent, à commencer par la tradition et la culture. La culture ne représente pas seulement notre passé, mais aussi notre présent et notre avenir », exhortant ainsi les anciens à transmettre les traditions à la jeune génération. « Une nouvelle culture a vu le jour après l’accident », témoigne un autre participant, signifiant que quelque chose est en train d’éclore dans la préfecture.

PARTIE 3

Penser le futur
à nouveau